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IrakMars2003

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Irak, mars 2003, interventions de Daniel Cohn-Bendit


[Avant l'attaque des États-Unis.]

LCI - 8h05 - jeudi 13 mars 2003

Interview par A. Hausser

Le Parlement européen a débattu de la situation en Irak hier. Vous avez pris la parole pour redire une nouvelle fois votre opposition à la guerre et surtout pour dire que ce n'est plus la peine de la faire, puisque la communauté internationale a déjà gagné, l'Irak a désarmé, et sans la pression américaine, il n'y aurait pas eu d'inspections ni de désarmement. Il y a quand même une contradiction dans ce que vous dites... La présence américaine et la pression américaine ont été utiles...

- "D'abord, je n'ai pas dit que la guerre était gagnée. Je dis : pourquoi faire la guerre quand on est en train de la gagner ? L'Irak est obligé de désarmer. J'ai aussi dit, dans plusieurs interventions, que la présence américaine aux frontières de l'Irak a permis le renforcement des activités des inspecteurs. C'est vrai que ce n'est pas librement que S. Hussein désarme, mais il est forcé de désarmer, et aujourd'hui, les soldats américains plus les inspecteurs, désarment l'Irak. Voilà pourquoi on n'a pas besoin de faire la guerre."

Je ne sais pas si vous serez entendu par les Américains qui semblent décidés à aller plus vite maintenant.

- "Le problème n'est pas que je sois entendu par les Américains. De toute façon, les Américains sont complètement autistes ; ils n'entendent personne, ni Blair ni moi. Blair était prêt à mettre 50 000 soldats aux frontières, en Irak, donc ce n'est pas ça... Le problème est [de savoir] si ce que je dis est logique ou pas. A part cela, effectivement, les Américains sont les Américains, et c'est cela le grand problème de la situation : les Américains, aujourd'hui, décident seuls, veulent seuls, savent tout, tout seuls, et feront tout tout seuls. Et c'est politiquement très dangereux."

C'est dangereux, mais vous voyez bien que l'Europe est divisée. Blair est en mauvaise situation politique mais Berlusconi et Aznar soutiennent la politique américaine. Et malgré cela, vous restez optimiste, vous pensez que la politique étrangère européenne sortira renforcée de cette affaire ?

- "Je ne reste pas optimiste, je ne trouve pas cela formidable. Simplement, Aznar et Berlusconi, vous les entendez beaucoup moins ces derniers jours. Deuxièmement, je crois que l'Europe doit prendre conscience de la situation. C'est-à-dire qu'à travers cette crise, il faut que nous renforcions nos méthodes de coopération.
L'article 19 du traité européen stipule que les Etats européens représentés au Conseil de sécurité doivent représenter la position commune européenne. La position commune européenne, c'est la déclaration des chefs de gouvernement qui a été prise il y a environ une dizaine de jours maintenant, ce sont les décisions du Parlement et de la Commission, et aucune de ces prises de position commune ne parlent d'ultimatum. Donc, je crois que le problème est de savoir quelle est la réalité de ce que nous définissons comme notre fonctionnement commun dans notre pratique. Et cela, c'est un débat que nous allons avoir dans les mois, les semaines à venir."

Le Conseil européen va peut-être y aider la semaine prochaine, puisque il est quand même question de reporter le vote à l'ONU ?

- "Vous rêvez ! Les Américains ont décidé d'intervenir ; ils interviendront la semaine prochaine. J'étais à Washington la semaine dernière. Ils vous disent tous : "On a trop attendu, on ne veut plus discuter, S. Hussein est un danger, il faut le désarmer, nous savons comment nous y prendre, nous allons nous y prendre. Que Blair vienne avec nous, c'est bien ; qu'il ne vienne pas avec nous, ce n'est pas grave. Que monsieur Berlusconi vienne avec nous, c'est bien ; qu'il ne vienne pas avec nous, ce n'est pas important. Que monsieur Aznar vienne avec nous, c'est bien ; qu'il ne vienne pas avec nous, ce n'est pas important. Tout cela, c'est irrelevant ; nous, l'Amérique, nous avons décidé de faire ce que nous devons faire." Voilà la position américaine. L'ONU, c'est extraordinaire, ce sont des milliards de personnes qui regardent une décision de l'ONU qui n'a aucune importance. Elle importe pour tout le monde mais elle n'a aucune importance ! C'est un phénomène médiatique extraordinaire."

Vous mettriez le veto français sur le plan du phénomène médiatique ?

- "Non. Je trouve que la position française se défend tout à fait. Mais il n'y a pas besoin de veto, il n'y a pas de majorité. Je ne vois pas pourquoi on parle toujours du veto français, alors qu'il n'y a pas de majorité au Conseil de sécurité pour la position anglo-américaine-espagnole, donc ne parlons pas de veto. Les neuf ne veulent pas de cette stratégie ; d'un autre côté, l'autisme des Américains qui n'entendent même pas ce qui est dit. Que vous disiez veto ou que vous ne disiez pas veto, cela ne sert à rien. Je ne dis pas que c'est un effet médiatique. C'est un effet politique, mais une politique qui ne touche... Et c'est cela qui est dérangeant et dangereux. J'ai peur d'un anti-américanisme primaire qui va ressortir pendant l'intervention américaine. Personne n'a trouvé le moyen de parler aux Américains."

Ni vous...

- "Moi, qui suis-je ?"

Vous êtes un des seuls Européens qui soit allé là-bas depuis quelques semaines...

- "J'ai essayé de discuter avec eux, avec monsieur Perle par exemple. Je lui ai dit qu'ils étaient des bolchéviques démocratiques qui veulent changer le monde."

Il a dû apprécier...

- "Je lui ai dit qu'il était un révolutionnaire et il a dit : "oui, il y en a marre, il faut arrêter." Je lui ai dit qu'il faisait les erreurs de ma jeunesse : "Vous le croyez, parce qu'on est révolutionnaires. On sait comment changer le monde." Et cela, ce n'est pas vrai. C'est là le grand problème : les Américains croient que le pouvoir est au bout du fusil - Mao Tse Toung - et ils croient que la démocratie est au bout du fusil : ils vont rentrer dans Bagdad, et ce sera formidable, la démocratie. Regardez les Balkans, regardez l'Afghanistan, ce n'est pas si simple ! Un processus démocratique, c'est compliqué, et l'avenir de la démocratie dans la région, cela se joue à Téhéran. Là, il y a un peuple qui se bat, c'est le seul peuple dans la région qui essaye de partir à la conquête de la démocratie. Qu'est-ce qu'on a fait pour aider les Iraniens contre le totalitarisme des mollahs ? Qu'est-ce qu'on fait encore aujourd'hui pour les aider ? On a des accords économiques avec le pouvoir totalitaire iranien et on ne fait rien pour aider les Iraniens qui eux, justement, au contraire d'autres sociétés, sont en train de marcher vers la démocratie."

Communiqué de Presse - Groupe des Verts/Alliance Libre Européenne - Strasbourg, le 12 mars 2003

Déclaration du Conseil et de la Commission sur l'Irak
Intervention de Daniel Cohn-Bendit, Président des Verts/ALE au Parlement européen.
 
"Il y a des choses incompréhensibles, nous défendons par exemple nos Traités, nous avons un  article 19 du Traité de l'Union qui dit une chose très simple: que tous les gouvernements représentés au Conseil de sécurité doivent défendre la position définie par l'UE, donc l'Espagne, l'Angleterre, la France et l'Allemagne doivent défendre cette position commune, qu'on l'aime ou non.
Cette position commune ne parle pas d'ultimatum, ni de conséquences de guerre, elle dit qu'il faut continuer le travail des inspecteurs, c'est exactement la même proposition que font la France et l'Allemagne.  Je ne vois donc pas  comment, au nom du Traité,  l'Espagne et l'Angleterre ne défendraient pas cette position. Il faut, au sein de l'Union, que nous ayons une décision sur la réalité de nos Traités. Madame de Pallacio , qui nous a toujours bassiné avec ses explications et sa défense des Traités au sein de ce Parlement, voilà qu'étant ministre des Affaires étrangères,
elle-même bafoue ces mêmes Traités.
Autre incompréhension: pourquoi faire la guerre quand on a gagné la guerre? il faut l'avouer: sans les Américains il n'y aurait pas d'inspections, ni de désarmement, mais parce qu'il y a inspections et désarmement, on n'a pas besoin de faire la guerre. Alors que certains d'entre nous font une autocritique en disant que face à la gravité de la situation l'on note une certaine détermination, on aime ou on aime pas cette détermination, l'Irak a permis ce désarmement réel. On nous dit maintenant que l'on va instaurer la démocratie en Irak, très bien, mais que faisons-nous avec la Turquie qui elle a voté de façon démocratique au Parlement? L'administration Bush passe un accord avec les militaires, au-dessus du Parlement, pour obtenir ce que l'on a pas obtenu par la démocratie et l'on dit au peuple d'Irak, voyez comment fonctionne la démocratie que l'on propose, c'est incompréhensible. Et on continue après à expliquer que nous allons libérer les peuples d'Irak, au peuple Kurde d'Irak, nous lui disons que ça va être fantastique, qu'on va le libérer avec l'armée turque, on croit rêver - la libération kurde par l'armée Turque.
 
Il y a une clé de la démocratie dans cette région, elle est à Téhéran, non pas pour faire la guerre à l'Iran mais parce que c'est un peuple qui veut la démocratie, le seul peuple de la région qui, en ce moment, se soulève contre le pouvoir totalitaire, or nous le laissons seul. Nous devons aider le peuple iranien à se libérer. Nous donnerions deux leçons: la première est l'émancipation et la démocratie non pas par la force militaire,  mais par celle de la volonté et de la détermination du peuple lui-même.  Deuxièmement: si ce peuple y parvient avec notre aide, il pourra dire à tous les terroristes et intégristes: nous savons ce que c'est, nous en avons subi les conséquences, ce serait une leçon extraordinaire pour la région, contrairement à l'occupation par un général américain.
 
Enfin, je demande à tous d'arrêter d'être aveugles; oui il faut changer de régime à Bagdad, en Arabie Saoudite, en Tunisie etc... mais cela ne peut pas se faire par une invasion militaire de qui que se soit par qui que se soit. Soyons responsables des démocraties dans le monde et ne disons pas que la paix régnera grâce à une intervention militaire en Irak, ce n'est pas la bonne manière pour que le peuple irakien puisse vivre en paix. Il a le droit de vivre en paix, sans général américain et sans Sadam Hussein".